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Une œuvre nippone au pays des Rohan

Statue de lion-chien ou komainu, Japon, 18e siècle (période Edo), provenant de l'église Sainte-Noyale de Noyal-Pontivy

Une chaire à prêcher peu banale

Dans une majorité des églises, la chaire à prêcher est une tribune placée entre le chœur et la nef. À l’issue du concile de Trente, les chaires précédemment mobiles deviennent fixes et appliquées aux piliers des églises ou contre les murs, du côté nord. Elles sont surmontées d'abat-voix1 en forme de dais ou de pyramides de forme très élancée. Accessible par un escalier, la cuve où prend place l’officiant pour le sermon est hexagonale ou ronde. Si la composition architecturale est généralement identique pour toutes les églises, les ornementations sculptées diffèrent notamment sur la décoration des cuves, mais aussi sur les pieds qui les soutiennent. Généralement en Morbihan, ces pieds sont peu décorés au 18e siècle, sauf dans deux exceptions proches géographiquement :  la basilique Notre-Dame de Joie à Pontivy et l’église Sainte-Noyale à Noyal-Pontivy. 
 

Détail du pied de la chaire à prêcher de la basilique Notre-Dame de Joie de Pontivy, Samson écrasant le lion, milieu du 18e siècle. © Département du Morbihan.

Dans le premier cas, le choix est assez classique pour cette première moitié du 18e siècle, avec la statue d’un Atlante portant la cuve. Ce type de sculpture est très présent dans l’architecture classique et s’inspire du titan de la mythologie grecque Atlas, porteur de la voûte céleste. L’atlante est la version masculine de la cariatide en architecture. On le retrouve notamment dans la sculpture du buffet d’orgue de la cathédrale de Vannes, daté de 1740 et réalisé par Jean Véniat et François-Joseph Lottembergh. C’est sans doute ce dernier artiste qui réalise la chaire de Pontivy. Ici, l’atlante écrase un lion, ce qui permet de déduire qu’il s’agit en fait de Samson, héros biblique à la grande force, qui terrasse le fauve. Iconographie chrétienne récurrente, elle symbolise la victoire sur le mal et la puissance physique.

Pour l’église de Noyal-Pontivy, c’est également un animal sculpté qui est utilisé pour le pied de la chaire, mais sans représentation humaine. Il s’agit en l’espèce d’une pièce tout à fait atypique : un lion-chien dit Komainu et provenant du Japon.  

Les lions et lion-chiens, gardiens des temples bouddhistes et shintoïstes

Exemples de Komainu en bois sculpté, conservés au Musée national de Kyoto et datés des 14e et 15e siècles.

Dans la tradition hindouiste, le lion-gardien apparaît vers le 3e siècle en Inde, avec la colonne du roi Ashoka, qui figure quatre lions dos à dos. La représentation de ces animaux, considérés comme le symbole de la force, va se diffuser en Extrême-Orient aux 8e et 9e siècles, notamment en Chine. Dans ce pays, les lions gardiens trônent à l’entrée des temples bouddhistes, mais aussi devant des maisons particulières. Nommés chiens ou lions et fonctionnant par paire, ce modèle est diffusé en Corée, mais aussi au Japon à l’époque de Nara (710-794).  Au Japon, chaque statue composant cette paire, de bois ou de pierre, est réalisée jusqu’au 9e siècle sur le même modèle. À cette date, les deux représentations divergent, avec désormais le shishi (lion de pierre) et le komainu (lion-chien ou chien de Koguryo2). La première est identifiable à la crinière et à sa gueule ouverte, qui prononce la première lettre de l’alphabet sanscrit (forme du A), tandis que la seconde, proche d’un chien, gueule fermée, dit UM, la fin de toute chose. L’association des deux compose AUM, qui est une syllabe sacrée dans le bouddhisme ou l’hindouisme, terme que l’on retrouve à l’entrée des temples3. Cette paire d’animaux gardiens prononce conjointement cette syllabe, protégeant ainsi les sanctuaires japonais shintoïstes. Le komainu, considéré comme la femelle de la paire, est également représenté avec une corne sur la tête. 
 

Une œuvre nippone au pays des Rohan

À gauche, statue de komainu provenant de l’église de Noyal-Pontivy © Département du Morbihan. À droite, statue de komainu conservée au Asian Art Fondation de San Francisco (inv. B60S561).

La statue, provenant de l’église de Noyal-Pontivy, est donc un des éléments d’une paire initiale. Composée de plusieurs pièces de bois, sans doute du cyprès, elle figure un chien de haute taille, posé sur ses pattes griffées, sur le modèle des autres komainu. Les babines retroussées de la gueule fermée laissent entrapercevoir des dents acérées, dans une expression menaçante, censée chasser les mauvais esprits. 

Contrairement aux pièces plus anciennes qui sont encore léonines, le komainu de Noyal-Pontivy est plus proche de la représentation des Tosa-Inu, grands chiens de type dogue et reconnus pour leurs qualités de gardiens.

En revanche, la queue enroulée sur le dos est proche d’une autre race très importante au Japon, les Akita Inu. La pièce, ci-dessous, correspond également à ce modèle et date de la fin du 18e siècle. 

Komainu, bois polychrome, fin 18e siècle. © collection privée.

Le collier imposant à anneau, décoré de motifs en losanges et de perles, est caractéristique des modèles utilisés à cette époque au Japon pour les chiens de chasse et de guerre. Il était entièrement doré, tandis que le reste de la statue était recouverte d’une laque noire, et rouge pour les babines et les yeux.

Détails de la statue de komainu provenant de Noyal-Pontivy. © Département du Morbihan.

Afin de placer cette statue sous la cuve, un trou a été réalisé au sommet du crâne de celle-ci, supprimant pour coup la corne, placée à l’origine sur la tête du komainu. Sur l’avant du socle, une plaque a été rajoutée, avec un décor en croisillé dit à fleurettes et un cartouche. Ces motifs correspondent au style Louis XV et pourrait donc situer l’ajout de cette plaque, vers le milieu du 18e siècle. 
Cette date est probablement celle de la réalisation de la sculpture soit la période Edo (1603-1868), durant laquelle le pays du soleil levant s’ouvre au commerce maritime avec les Occidentaux. C’est essentiellement avec la compagnie néerlandaise des Indes orientales que ce négoce japonais se réalise vers le milieu du 17e siècle et notamment à partir de l’île de Deshima (Nagasaki). À partir du premier quart du 18e siècle, la compagnie française des Indes, basée à Lorient, commerce également dans cette région de l’Asie, mais sans lien direct avec le Japon. 
 

Le donateur


De quelle manière cette œuvre nippone est arrivée jusqu’à l’église Sainte-Noyale ? La piste la plus probable est celle d’un don d’un officier de la compagnie française des Indes orientales, et notamment celui de Joseph-Armel Le Gallo.

Né vers 1710, Il est mentionné comme premier pilote à bord du vaisseau le Fier, faisant de la traite négrière pour la compagnie des Indes4. Marié à Marie-Jeanne Caro, fille d’officier de la compagnie, il fait l’acquisition du manoir du Verger (ou Vergier)5 en novembre 1759 auprès de Joseph-Marie Le Livec, seigneur de Toulhouët et Marie-Laurencin Pénicaud, son épouse, pour la somme de 10 000 livres6. Le 20 octobre 1760, ce dernier, en sa qualité de nouveau seigneur du Verger et de Lamouhic7, fait baptiser dans son manoir son serviteur, Antoine-Jean, originaire de l’île Mahé du royaume de Canicule (actuelles Seychelles). Il est qualifié dans l’acte de capitaine de vaisseau de la compagnie des Indes. 

Le 28 septembre 1762, il célèbre les noces de sa fille, Marie-Yvonne, avec Pierre-François Barbarin de Lorient, garde du magasin général de la compagnie des Indes et fils d’un échevin de cette ville. Pierre-Benoît Le Lubois de Trehervé, caissier général de la compagnie et son beau-frère François Caro8 constructeur également pour celle-ci, sont présents également à cette noce célébrée à Noyal-Pontivy. Le 24 février 1766, il baptise sa seconde fille Adélaïde-Gabrielle, âgée de 3 jours, avec comme parrain Gabriel Allanic, sieur de Bellechère, procureur fiscal à Pontivy et commissaire des États de Bretagne9. Le 8 août suivant, il décède dans son manoir. Il est précisé que malgré son droit d’enfeu10 près du chœur de l’église du côté de l’épitre11, il se fait inhumer dans le cimetière. 
 

Acte de décès de Joseph Armel Le Gallo en août 1766. Archives départementales du Morbihan, 1 MI 151-R7.

Ainsi, les relations de Le Gallo au sein de la compagnie des Indes, ainsi que sa fonction d’officier navigant lui permettent peut-être de réaliser l’acquisition de cette statue. Elle se sera faite probablement par l’intermédiaire d’un commerçant néerlandais, seul pays négociant directement avec le Japon, dans un comptoir chinois ou de l’océan Indien. En raison de son esprit de piété et afin peut-être d’illustrer ses droits féodaux en qualité de nouveau seigneur du Verger, le capitaine Le Gallo a pu faire don de cette sculpture exotique, entre 1759 et 1766, à l’église de sa paroisse et la faire positionner à la vue de tous, sous la chaire du prédicateur. Il se pourrait également que ce don ait été réalisé par sa veuve, après 1766, afin d’honorer la mémoire de son époux, au sein du sanctuaire, et à défaut d’y avoir mis une pierre tombale. Le placement de cette statue sous la chaire de Noyal-Pontivy est sans doute à mettre également en parallèle avec la présence d’un lion, sous celle de la paroisse voisine de Pontivy. 
L’autre composante de la paire, le shishi, aura été probablement conservé dans cette famille ou n'a pas fait partie de l'acquisition initiale. Le manoir du Verger est vendu à la mort de Le Gallo à Jean Joseph Coudé, sieur de Kermarquer et négociant à Auray. Son fils, Louis-Marie, futur amiral épouse la seconde fille de Le Gallo, Adélaïde-Gabrielle le 28 novembre 1782 à Lorient. Le manoir restera dans cette famille jusqu'en 1875.
Ainsi l’un des gardiens d’un temple shintoïste ou d’une demeure japonaise, protégeant des esprits néfastes prenait place sous le lieu de parole d’une église morbihannaise, lieux distants de 10 000 kilomètres. Ce don exceptionnel n'est pas un exemple isolé : une statue de céramique chinoise est offerte à la paroisse voisine de Guern en 1757, sans doute par un autre officier de la compagnie des Indes. 
 

La chaire et cette statue seront remplacées vers 1880 par un nouveau mobilier néo-gothique. C’est sans doute à ce moment que Louis Cadic, chapelain de Sainte-Anne d’Auray de 1882 à 1936 la récupère. En effet, Il a entrepris une grande campagne de collecte de statues et de mobiliers religieux, qui vont composer la première collection du musée Nicolazic, puis l’essentiel des collections actuelles du sanctuaire de Sainte-Anne d’Auray.

 

À gauche, restitution du positionnement de la statue sous la chaire de l’église. © Département du Morbihan. À droite, chaire à prêcher de l’église de Noyal-Pontivy, réalisée vers 1880. © Département du Morbihan.