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Un écrivain sarzeautin, Alain-René Lesage

Alain-René Lesage, portrait en couleur dessiné par J. Boilly et gravé par J. Boilly, 1824.

Romancier et auteur dramatique connu pour son réalisme dans la description des mœurs de son époque, son attrait pour l’observation des caractères humains et son goût pour le style espagnol et picaresque, Alain-René Lesage ne prend jamais la Bretagne comme décor de ses œuvres. C’est pourtant elle qui le voit naître le 9 mai 1668 sur la presqu’île de Rhuys, dans la paroisse de Sarzeau.

Aux origines : une famille d’hommes de loi

Alain-René Lesage est issu d’une famille d’hommes de loi, dont le premier installé sur la presqu’île de Rhuys vers 1621 est son grand-père Jacques Lesage, sergent d’armes. Du mariage de Jacques Lesage et Marguerite Ruffaud naissent trois fils et une fille, dont l’aîné est Claude Lesage, baptisé en 1637. Bien que Jacques Lesage choisisse pour son premier fils un parrain et une marraine nobles – Claude de Francheville et Gillette Du Matz – et se fasse appeler « Lesage de Kerbistoul » du nom d’une terre acquise en 1633, la famille Lesage n’est pas noble. À l’âge adulte, Claude Lesage exerce les fonctions de receveur de la seigneurie de Rhuys, greffier puis notaire royal. Les sources laissent cependant un doute sur sa fonction de greffier, qui n’apparaît nulle part dans le fonds de la sénéchaussée de Rhuys. Claude Lesage porte cependant bien le titre de « greffier de la jurisdiction royalle de Rhuis » lorsqu’il se marie le 29 septembre 1665 avec Jeanne Brénugat, une femme âgée de 39 ans issue d’une famille de notaires de Redon. Trois ans plus tard, le 8 mai 1668, cette dernière met au monde leur fils unique Alain-René Lesage, ondoyé le lendemain puis baptisé le 13 décembre. Ses parrain et marraine sont deux oncle et tante maternels, Alain et Renée Brénugat.

Enfance sur la presqu’île de Rhuys puis chez les Jésuites de Vannes

L’enfance d’Alain-René Lesage se déroule probablement autour des trois principaux lieux possédés ou loués par ses parents : propriétaires de la maison de la rue Bécherel dans le bourg de Sarzeau et d’une partie de la terre noble de Kerbistoul dans la paroisse de Saint-Goustan de Rhuys, ces derniers louent également la maison noble de Coëtquenaut dans la paroisse de Sarzeau. Le père d’Alain-René Lesage, impliqué dans les affaires locales, est appelé à de nouvelles fonctions et devient syndic de la communauté de Rhuys pour les années 1675-1677. À l’issue de cette période a lieu un premier drame, bientôt suivi d’un second : la mère d’Alain-René Lesage décède le 11 septembre 1677, à l’âge de 51 ans, suivie quelques années plus tard par son mari, âgé à 45 ans, le 24 décembre 1682. Pour le jour de Noël 1682, l’enfant, âgé de 14 ans, est désormais orphelin. Le 20 janvier 1683, il est pourvu par sa famille d’un tuteur, son oncle maternel Alain Brénugat, auquel est adjoint son oncle paternel Gabriel Lesage. Plusieurs créanciers se présentant sur la succession de ses parents – dont son tuteur Alain Brénugat – celle-ci n’est réglée qu’après une longue procédure qui s’achève en 1686 avec la vente des biens immeubles en dépendant. À l’issue de cette vente, le jeune homme ne possède plus aucun bien de ses défunts parents, tandis que son tuteur en rachète une grande partie pour son propre compte.
Bien avant le règlement de la succession, l’orphelin est envoyé hors de la presqu’île de Rhuys pour étudier au collège des Jésuites de Vannes. Sur son séjour d’environ cinq ans au collège, qui lui procure notamment une bonne connaissance des humanités grecques et latines, les sources d’archives sont imprécises. Les différents biographes de l’écrivain mentionnent sans unanimité le père Bochard de Saron, qui aurait pu être son professeur de rhétorique. Ils évoquent également les pensions de collégiens dans lesquelles l’orphelin a probablement séjourné. Ils s’interrogent par ailleurs sur les éventuels retours du jeune homme sur la presqu’île de Rhuys. Une requête déposée devant le sénéchal de Rhuys le 22 septembre 1688 laisse penser qu’il y séjourne au moins de façon occasionnelle. René Le Hescho, laboureur, accuse en effet Alain-René Lesage et son oncle de l’avoir violenté et volé le mois précédent alors qu’il travaillait sur une terre proche de l’étang de Calzac. Il affirme que « messire Allain Brénugat et Allain Lesage, son neveu, d’un propos délibéré (…) auroit emporté de viollance trois chartés de fourment apartenant au supliant, quy est un fait intolérable ; et non comptant de cette viollance, l’auroient encore maltretée de coups d’une telle viollance qu’il en a été aux extrémitté, l’ayant même terrassé ». Le laboureur a d’ailleurs visiblement des difficultés à saisir la justice, les huissiers et le chirurgien de la juridiction étant selon lui de concert avec ses agresseurs. De fait, le dossier conservé dans le fonds de la sénéchaussée de Rhuys se clôt par quelques dépositions de témoins et une assignation à comparaître pour les deux accusés, dont on ne trouve plus trace par la suite.

 

L’écrivain parisien

Le dernier indice connu de la présence d’Alain-René Lesage sur la presqu’île de Rhuys date du 10 mai 1689, date à laquelle l’écrivain signe les registres paroissiaux de Sarzeau comme parrain de Françoise-Thérèse Janotin, une petite cousine. Entre cette date et son mariage avec Élisabeth Huyard à Saint-Sulpice (Paris) le 18 septembre 1694, on ne trouve plus trace de l’écrivain. Entre-temps, ses biographes font l’hypothèse d’une période de travail dans les bureaux de la Ferme générale puis d’études en faculté de droit, comme le laisse supposer le titre d’avocat qu’il revêt dans son contrat de mariage. Installé à Paris, Alain-René Lesage a plusieurs enfants, dont deux deviennent plus tard comédiens. Il traduit des textes de dramaturges espagnols avant de connaître ses premiers succès en 1707 grâce à une pièce en un acte, Crispin rival de son maître, et surtout à un roman, Le Diable boiteux. En 1709, il fait représenter à la Comédie Française sa pièce Turcaret ou le financier, où il peint avec un réalisme satirique le milieu de la finance, dans lequel l’œuvre fait un véritable scandale. Alain-René Lesage écrit par la suite une centaine de pièces pour le Théâtre de La Foire mais revient également au roman avec L’histoire de Gil Blas de Santillane, aventures du fils d’un écuyer et d’une femme de chambre dans l’Espagne des années 1610-1640, publié entre 1715 et 1735. Si les œuvres de Lesage laissent la Bretagne à distance, certains de ses biographes comme Étienne Martin montrent que l’écrivain emporte de nombreuses impressions et souvenirs de sa région natale, qu’il utilise en les transposant dans des lieux exotiques. Outre des allusions à des tuteurs peu scrupuleux, Étienne Martin relève par exemple dans Gil Blas une anecdote sur de faux ermites qui paraît très similaire à des faits survenus à Vannes dans l’ermitage de Saint-Colombier en 1678.

Sources et lieux de mémoire

Alain-René Lesage décède en 1747 à Boulogne-sur-Mer. Mais que reste-t-il de lui dans les archives ? Sur sa vie au collège de Vannes et à Paris, les archives restent pour l’instant relativement silencieuses, comme le souligne l’érudit Jean-Louis Debauve après ses recherches dans les archives scolaires, judiciaires et notariées de la capitale. Sur ses débuts sur la presqu’île de Rhuys, les Archives départementales du Morbihan donnent en revanche quelques sources, notamment à travers les registres paroissiaux de Sarzeau et de Surzur ou à travers le fonds de la sénéchaussée de Rhuys. Des portraits de l’écrivain et éditions de ses œuvres des 19e et 20e siècles sont par ailleurs conservés respectivement dans les fonds iconographiques et dans la bibliothèque des Archives départementales. Au-delà des archives, des lieux de mémoire sont dédiés à Alain-René Lesage depuis la fin du 19e siècle. Une plaque est ainsi apposée sur sa maison natale en 1881 tandis que son buste est érigé à Vannes sur la promenade de la Rabine en 1891. La maison natale de l’écrivain, qui a aussi vu naître en 1880 une autre figure importante de la presqu’île, Élie de Langlais, a été acquise par la mairie de Sarzeau en 2010 en vue d’en faire un lieu culturel et de valorisation du patrimoine.

Monument commémoratif d'Alain-René Lesage sur la Rabine de Vannes, photographie, 1930-1940.

Les sources d’archives :
Fonds de la sénéchaussée de Rhuys. Le fonds comprend notamment des documents concernant les fonctions de syndic de la communauté de Rhuys du père d’Alain-René Lesage (7 B 412, procès-verbal de descente chez Claude Lesage en 1677 pour lui enjoindre d'assembler la communauté) ; sa tutelle en 7 B 190 (nomination de tuteur en 1683) et en 7 B 360 (procès-verbaux d’affirmation de compte et de procompte en 1688) ; la succession de ses parents en 7 B 313 (vente aux enchères des biens mobiliers en 1683), 7 B 305 (sentence du sénéchal en 1685), 7 B 344 (bannies en vue de la vente des biens meubles et immeubles en 1683, 1684 et 1686) et 7 B 357 (vente des biens immeubles en 1686) ; une accusation de violence et vol contre lui et son oncle en 7 B 375 (1688).
Registres paroissiaux de Sarzeau et Surzur. En plus des actes d’ondoiement et de baptême d’Alain-René Lesage dans les registres paroissiaux de Sarzeau (9 mai et 13 décembre 1688), l’historien Pierre Beunon a repéré deux signatures de l’auteur comme parrain dans les registres de Sarzeau (16 avril 1680 et 10 mai 1689) et de Surzur (30 octobre 1683). À noter que l’acte de mariage de Claude Lesage précédemment cité ne se trouve pas dans ces registres mais aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, dans les registres paroissiaux de Notre-Dame de Redon.

Orientations bibliographiques :
BEUNON (Pierre), « La Jeunesse d'Alain-René Lesage », 1668-1689, dans Bulletin de l’Association bretonne, tome CXXII, 2013, pp. 229-262. Archives départementales du Morbihan, IB 79
CLARETIE (Léo), Lesage romancier d'après de nouveaux documents, Paris, Armand Colin et compagnie, 1890. Archives départementales du Morbihan, HB 2667
DEBAUVE (Jean-Louis), « Nouvelles données biographiques parisiennes » dans Lesage, écrivain (1695-1735). Textes réunis, présentés et publiés par Jacques Wagner, Amsterdam, éditions Rodopi, 1997. Archives départementales du Morbihan, KB 6073
DEBAUVE (Jean-Louis), « La jeunesse bretonne d’Alain-René Le Sage », dans Bulletin de la Société polymathique du Morbihan, 1968, pp. 45-70. Archives départementales du Morbihan, IB179.
MARTIN (Étienne), La jeunesse de Lesage. Conférence faite à la société polymathique du Morbihan, le 15 nov. 1923, Vannes, Lafolye frères et compagnie, 1923. Archives départementales du Morbihan, KB 734

Illustrations :

- Signature d’Alain-René Lesage sur un registre paroissial de Surzur, 30 octobre 1683. Archives départementales du Morbihan, 3 E 248/3 [bannière]
- Alain-René Lesage, portrait en couleur dessiné par J. Boilly et gravé par J. Boilly, 1824. Archives départementales du Morbihan, 2 Fi 220
- Monument commémoratif d'Alain-René Lesage sur la Rabine de Vannes, photographie, 1930-1940. Archives départementales du Morbihan, 57 Fi 31    
La statue de la femme a disparu durant la seconde guerre mondiale.
- Première de couverture d’une édition de Gil Blas de Santillane parue chez les éditeurs Charavay et Martin, réduite et révisée par Léo Claretie, [s.d]. Archives départementales du Morbihan, PB 419 [page d'accueil]