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Quand le philosophe Alain était professeur dans le Morbihan

Né il y a 150 ans, en mars 1868, à Mortagne-au-Perche (Orne), Émile Auguste Chartier dit Alain, a été avant d’être reconnu comme un grand philosophe français du 20e siècle, professeur dans deux lycées morbihannais.

Le professeur Émile Chartier

Élève boursier au lycée d’Alençon, le jeune Émile Chartier, fils de vétérinaire, se destine à Polytechnique. En 1886, il intègre une prépa littéraire au lycée Michelet de Vanves et suit les cours de Jules Laigneau. Influencé par le philosophe, il s’oriente lui-même vers cette discipline. En 1892, il est reçu 3e à l’agrégation après trois années d’études à l’école normale supérieure. La même année, il est nommé, à l’âge de 24 ans, en Bretagne, au lycée de Pontivy où il n’a que trois élèves. Son année est perturbée par le décès de son père en avril et des ennuis de santé. C’est au lycée de Lorient qu’il fait sa rentrée suivante. Il vit avec sa mère, devenue veuve et « sans fortune », dans un logement de fonction du lycée puis, à partir de 1896, au 1 rue de la Marine à Lorient. Son enseignement séduit par son originalité ses jeunes élèves.
En octobre 1900, Émile Chartier quitte Lorient et regagne la Normandie où il enseigne au lycée Corneille de Rouen, puis à Paris (lycée Condorcet) et à Vanves (lycée Michelet). De 1909 à 1934, il est professeur de Khâgne au lycée Henri IV où il compte parmi ses élèves de futures personnalités : Simone Weil, Raymond Aron, André Maurois, Julien Gracq, Georges Canguilhem... 

 Appréciation du proviseur, extrait de la notice individuelle d’Émile Chartier, 1895.

Lorient marque ses débuts dans le journalisme et dans le militantisme républicain


À Lorient, le jeune professeur de philosophie, qui aime faire partager ses idées, s’implique dans la vie publique locale. Il se lance dans le journalisme et signe plus d’une vingtaine de chroniques dans La Dépêche de Lorient entre 1893 et 1903, d’abord sous le pseudonyme de Criton avant que celui d’Alain ne s’impose finalement en 1900.
Il donne également des conférences au profit de la société d’instruction républicaine, créée en 1890 : L’individu et l’état, De l’hypnotisme, La responsabilité, La discipline militaire… L’éloquence du conférencier est appréciée du public mais son discours, souvent marqué politiquement et relayé dans la presse, trouve aussi ses détracteurs. En 1897, sa conférence sur Le courage et la peur déclenche une vive polémique. L’origine ? La réfutation par Alain de l’existence même du diable. Dans La Croix du Morbihan du 11 avril 1897, Xavier Hostin, polémiste, rétorque : « N’en déplaise au jeune homme qui occupe la chaire de philosophie au lycée de Lorient : l’Enfer existe ». Selon lui, « la philosophie enseignée au lycée de Lorient est absolument dangereuse pour la foi des élèves » et invite les familles chrétiennes à retirer leurs enfants. Face aux réactions de la presse catholique, le censeur du lycée, après avoir recueilli la version du professeur et l’indignation de l’aumônier, interroge l’inspecteur d’académie sur ce qu’il doit faire. Peu de temps après la polémique, un nouveau proviseur est nommé avec lequel Émile Chartier entretient des relations heurtées jusqu’à sa mutation pour Rouen.

 Extrait du courrier du censeur du lycée de Lorient faisant office de proviseur à l’inspecteur d’académie du Morbihan relatant la réaction de l’aumônier du lycée suite à une conférence du professeur Chartier, 11 avril 1897

Les Propos, l’œuvre majeure d’Alain

Devenu Alain aux yeux du public, il publie à partir de 1903 de nombreuses chroniques dans La Dépêche de Rouen et de Normandie. Le philosophe-journaliste vient d’inventer un genre littéraire nouveau : les Propos. Ces courts articles inspirés de l’actualité et touchant tous les domaines (vie quotidienne, religion, bonheur, paix, pouvoir…) sont appréciés du public. Ces écrits seront ensuite réunis dans des recueils classés par thèmes : Propos sur le bonheur (1925), Propos sur l’éducation (1932), Propos de politique (1934)… Environ 5 000 propos naîtront sous sa plume entre 1906 et 1936.
L’œuvre littéraire d’Alain est considérable car l’homme écrit énormément : Éléments de philosophie (1916), Les Dieux (1933), Histoire de mes pensées (1936)… Aujourd’hui, le philosophe lui-même fait l’objet d’une littérature abondante.

Son engagement pacifiste et républicain

Alain est un homme libre, engagé et passionné par l’être humain qu’il place au centre de sa philosophie. Ainsi, selon lui, chacun doit avoir conscience de sa propre capacité de jugement et apprendre à raisonner, à réfléchir rationnellement, en s’affranchissant de toute doctrine et de toute idée préconçue.
Anticlérical, Alain soutient la séparation de l’Église et de l’État. Appartenant sur le plan politique aux républicains, Alain est rallié au mouvement radical et défend avec ferveur l’idéal laïc républicain. Après le célèbre « J’accuse » d’Émile Zola (1898), il s’engage dans la cause dreyfusarde et se consacre aux universités populaires. En 1900, il participe avec ses collègues du lycée à la création de l’université populaire de Lorient.
Quand la guerre éclate en 1914, Alain, 46 ans, professeur au lycée Henri IV, vient de publier son propos « Massacre des meilleurs ». Non mobilisable, ce pacifiste convaincu s’engage pourtant volontairement comme brigadier en intégrant le 3e régiment d’artillerie. Loin de renier ses idées, il refuse de rester à l’arrière quand d’autres sont envoyés au massacre. Hospitalisé suite à une grave blessure au pied en 1916, il est démobilisé en octobre 1917. Profondément marqué par les horreurs de la guerre, Alain écrit en 1921 Mars ou la guerre jugée. Dans l’entre-deux-guerres, il milite activement pour la paix et dénonce la montée des fascismes. Son profond pacifisme le conduit pourtant à soutenir, en 1938, les accords de Munich.

Une douloureuse fin de vie

Sa blessure de guerre lui laisse une claudication à vie et de nombreux rhumatismes le font souffrir. En 1936, une attaque cérébrale le rend paraplégique. Alain se consacre alors presque exclusivement à l’écriture et reçoit, en mai 1950, le Grand prix national des Lettres. Il meurt le 2 juin 1951 au Vésinet, en région parisienne. 

Aux sources de l’enseignement


Les Archives départementales conservent les dossiers individuels d’Émile Chartier au lycée de Pontivy (T 1032) et au lycée de Lorient (T 1034). Les chroniques d’Alain, publiées dans la presse morbihannaise entre 1893 et 1903, sont également accessibles sur Internet.
D’une manière générale, les archives liées à l’enseignement entre 1800 et 1940 sont conservées dans la série T des Archives départementales du Morbihan. On y trouve des fonds de provenance diverse : préfecture, inspection académique, écoles normales, établissements scolaires… À signaler notamment : les dossiers individuels des enseignants versés par l’Inspection académique, le fonds du lycée Joseph Loth de Pontivy (1 T 1-150) et le fonds du lycée Dupuy-de-Lôme de Lorient (T 1373-1498). Pour la période postérieure à 1940, les archives liées à l’enseignement sont conservées dans la série W.

Sources

T 1032. - Dossier d’Émile Chartier au lycée de Pontivy. 1892-1893
T 1034. - Dossier d’Émile Chartier au lycée Dupuy-de-Lôme de Lorient. 1893-1900
T 1023. - Rapports hebdomadaires du proviseur du lycée Dupuy-de-Lôme. 1893-1919
Lycée Dupuy-de-Lôme : histoire et témoignages (1822-1970). Lorient : 2015. Archives départementales du Morbihan, PB 2939
Il y a cent ans, Alain à Lorient. Galerie du Faouëdic du 19 au 30 juin 1998. Lorient : 1998. Archives départementales du Morbihan, KB 6097.
Association des anciens du lycée Dupuy-de-Lôme et du collège de jeunes filles de Lorient. 

Illustrations

Signature d’Émile Chartier, extrait d’une correspondance, 3 octobre 1893. Archives départementales du Morbihan, T 1034 [bannière]

Appréciation du proviseur, extrait de la notice individuelle d’Émile Chartier, 1895. Archives départementales du Morbihan, T 1034

Extrait du courrier du censeur du lycée de Lorient faisant office de proviseur à l’inspecteur d’académie du Morbihan relatant la réaction de l’aumônier du lycée suite à une conférence du professeur Chartier, 11 avril 1897. Archives départementales du Morbihan, T 1034

Émile Chartier et de sa classe de philosophie, photographie, 1896-1897. Collection privée [page d'accueil]