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Le haut-relief représentant la Cène à la cathédrale de Vannes

Un nouveau chœur pour la cathédrale

Saint-Pierre de Vannes est une des dernières cathédrales de Bretagne à mener des travaux d’envergure entre le milieu du 15e siècle et les années 1530-1540. Ce chantier est presque ininterrompu et les styles architecturaux se succèdent, entre gothique flamboyant et première Renaissance. C’est la nef qui fera l’objet des premiers travaux durant presque 40 ans, puis le bras du transept sud, avec la chapelle Saint-Guenaël, et enfin le nord, avec celle dédiée à Saint-Pierre. Son portail adopte déjà un style de transition, avec une sculpture qui mêle ogives et arcs gothiques et dais inspirés des modèles italiens, relayés par le Val-de-Loire. 

Avant les travaux réalisés sous l’égide et grâce aux finances de Jean Danielo, chanoine et archidiacre de Vannes, pour la chapelle axiale, puis la chapelle ronde dite du Saint-Sacrement, c’est le chœur qui fait l’objet de toutes les attentions.  L’ancien chœur roman du 13e siècle n’a fait l’objet que de très peu de travaux, et son état est préoccupant en ce début du 16e siècle. En mai 1516, l’ancienne voûte du chœur et les piliers qui la soutiennent sont détruits. En septembre, on pose la première pierre de l’un des nouveaux piliers, au nombre de 8, qui permettent la réalisation de la nouvelle voûte.  Les travaux du chœur semblent se prolonger jusqu’au milieu des années 1530, puisqu’un procès-verbal des travaux de 1536  nous indique que lesdictz chanoynes et chappitre ont faict commance ung cueur au dessus dudit cueur ancien de ladicte eglise en intention de demollir ledit vieux cueur et que par ledifice neuff ( …)  lesdicts chanoynes et chappitre ont encommancze faire quel sil peult estre paracheve sera moult honorable decent et convenable pour faire le divin service. 

 

À gauche, plan du chœur, avec les deux autels du déambulatoire et du chœur, [18e siècle]. Archives départementales du Morbihan, 1 Fi 130.
À droite, dessin en élévation de l’autel de la chapelle du déambulatoire, vers 1760. Archives départementales du Morbihan, 73 G 2.

Ce nouveau chœur semble être achevé vers 1540 et séparé de la nef par un jubé ou chancel. Le plan de ce chœur nous est connu par les plans dressés dans la première du 18e siècle et conservés aux Archives départementales du Morbihan. Il se compose d’un mur oriental qui le sépare d’une chapelle au sein du déambulatoire. Celle-ci comporte un grand autel galbé, surmonté d’un grand tableau, encadré des statues de saint Pierre et saint Paul. L’autel galbé et le cadre du tableau nous indiquent une réalisation de cet ensemble dans la seconde moitié du 17e siècle.

Le chœur, ceint de murs sur tous les côtés avec trois entrées, est garni de deux rangs de stalles, composant le bas-chœur et le haut-chœur. Il abrite également un autel de plus petites dimensions que celui du déambulatoire, qui est le maître-autel. Placé au centre du sanctuaire épiscopal, il est rectangulaire dit en tombeau.  À partir de 1766-1767, ce chœur est à nouveau reconstruit, avec la destruction du jubé en 1771. L’ancien maitre-autel n’est pas détruit, mais simplement démonté. Au 19e siècle, il sera placé dans une chapelle latérale de la nef, dite des fonts baptismaux. 

L’ancien devant d’autel du chœur

Le terme d’antependium désigne la face frontale de l’autel, ou devant d’autel. Il est généralement peint ou sculpté d’une scène ou de symboles religieux, propres à rappeler la fonction de l’autel. Dans le cas d’autel réalisé avec une structure en bois, cet antependium peut être composé d’un cadre avec une toile ou du cuir peint. Il est parfois amovible en fonction des temps liturgiques.

Pour la cathédrale de Vannes, l’autel du 16e siècle devrait être construit en maçonnerie, sur lequel des plaques de marbre ou de pierre étaient appliquées. Son antependium était visible de l’ensemble du clergé présent dans les stalles du chœur, mais aussi des fidèles de la nef au travers de l’ouverture du jubé. 

 

Haut-relief représentant La Cène ou Le Dernier repas de Jésus et ses apôtres, vers 1540
atelier de Saintonge, cathédrale Saint-Pierre, Vannes. © Département du Morbihan.

La nature de la pierre qui compose ce haut-relief nous indique une provenance extérieure à la Bretagne. Il est sculpté dans un calcaire, assez dense, à la teinte brun clair. Cette couleur se rapproche de celle de l’argile cuite. Ce choix est sans doute volontaire et à mettre en parallèle des œuvres en terre cuite de la Renaissance italienne, et notamment des premiers sculpteurs transalpins qui travaillent sur les chantiers royaux du Val de Loire, dans cette première moitié du 16e siècle. Cette pierre, dans sa déclinaison jaune, provient des carrières de Richemont. Elles sont situées en Saintonge (actuelle Charente-Maritime) qui est déjà pour le Morbihan une source d’approvisionnement, notamment en céramiques, depuis le haut Moyen Âge. Au début du 16e siècle, des sculpteurs de la région de Tours, viennent travailler dans cette région, à l’instar du célèbre Michel Colombe qui réalise des statues pour l’église Saint-Sauveur de la Rochelle. Né à Bourges en 1430, ce sculpteur réalise notamment le tombeau du duc François II de Françoise de Foix pour la cathédrale de Nantes. Basé à Tours, il est considéré comme le premier sculpteur de la Renaissance française.

Dans la première moitié du 16e siècle, des ateliers locaux talentueux prennent le relais, avec notamment la réalisation des façades sculptées avec statuaire du château d’Usson, près de Pons, dans les années 1540. Le haut-relief de la cathédrale aurait ainsi été sculpté dans une pierre indigène, utilisée en sculpture depuis la période romane, par un atelier local formé ou influencé par l’école de Tours, et notamment par les réalisations de Michel Colombe et de son successeur, Guillaume Regnault.

La représentation de la Cène

Ce haut-relief illustre le dernier repas de Jésus et de ses apôtres le Jeudi saint, avant son arrestation puis sa crucifixion. Cet épisode majeur est représenté de manière très fréquente sur les autels majeurs, en lien avec l’eucharistie et la communion. La représentation la plus connue est celle de Léonard de Vinci pour le couvent dominicain de Santa Maria delle Grazie à Milan. La composition est différente ici.

Avec les personnages en haut-relief et un encadrement composé de pilastres cannelés, avec chapiteau corinthien, elle est directement liée à la Renaissance italienne, mais aussi à un des chefs-d’œuvre de Michel Colombe, le retable de la chapelle du château de Gaillon (Eure), réalisé en 1508. Ici, malgré quelques reliefs épaufrés en raison d’un matériau calcaire et de divers déménagements, l’œuvre est de très belle facture et atteste d’une réelle maîtrise. 

 

1 : Barthélemy. 2 : Jacques le mineur. 3 : André. 4 : Judas Iscariote. 5 : Pierre. 6 : Jacques le majeur. 7 : Jésus. 8 : Jean. 9 : Thomas. 10 : Philippe. 11 : Matthieu. 12 : Judas Thaddée. 13 : Simon.

Quel modèle ? Quel commanditaire ?

Comme souvent, du 16e au 18e siècles, c’est dans les planches gravées que l’artiste ou le commanditaire trouve le modèle. Ici, c’est une gravure italienne qui a été la source d’inspiration ; elle a été réalisée par Marcantonio Raimondi (v. 1480-1534). 

Ultima cena, par Marcantanio Raimondi. © Cliché Lombardia Beni Culturi, Milan.

Réalisée au burin et imprimée en encre noire sur papier couché, cette gravure date des années 1514-1515. Raimondi est reconnu pour ses reproductions gravées, notamment de Dürer. Vers 1510, il réside à Rome et fréquente Raffaello Sanzio dit Raphaël. Cette gravure est directement inspirée d’une étude préparatoire à la mine de plomb de ce célèbre artiste. Réalisé en 1514, ce dessin est conservé aujourd’hui dans les collections royales du château de Windsor[i]. Il est également reproduit par un autre graveur, Marco Dente de Ravenne[ii].

Ainsi, ce sont deux gravures qui ont pu circuler et servir de modèle pour cette sculpture. Le lien le plus probable est Jean Danielo, qui aurait pu les ramener d’Italie, patrie des deux graveurs. En effet, bachelier en théologie et abréviateur des lettres apostoliques, il réalise sa carrière à la Curie pontificale. À son retour à Vannes, il est nommé chanoine et archidiacre de Vannes, puis abbé commendataire de Saint-Gildas de Rhuys. Doté ainsi de revenus confortables, il finance les travaux de construction de la chapelle axiale et de la chapelle du Saint-Sacrement. Ces dernières, inspirées des modèles de Bramante ou Michel-Ange, ont dû être réalisées à partir de planches gravées de dessins d’architecture comprises dans des ouvrages tels que Sur l’architecture de Lucius Vitruvius Polio par Cesare Cesariano, paru à Côme en 1521. La chapelle du Saint-Sacrement présente ainsi des similitudes importantes avec les plans en élévation d’un théâtre romain compris dans cet ouvrage[iii].

Ainsi, grâce à des réseaux commerciaux anciens et réguliers entre la Bretagne et la Saintonge, une commande a pu être passée par le chanoine et doyen de Péaule, Jean Danielo, avant son décès en 1540, ou par son frère Pierre, héritier des bénéfices de Jean, qui meurt en 1558. Une copie de la gravure originale, transmise par le biais de marchands, aura été confiée à un atelier de sculpteur pour la réalisation de cette œuvre. Une fois achevée vers 1540, elle aura été transportée par mer puis installée au centre du sanctuaire épiscopal de Vannes.

Cette œuvre, peu connue, est une pièce majeure du mobilier de la première Renaissance en Bretagne. Cet autel et son antependium du 16e siècle seront remplacés en 1780 par un autre autel en marbre venu également par mer et réalisé par les ateliers marseillais Fossati.

 


[i] RCIN 912745

[ii] Dont un exemplaire est conservé aux National Galleries of Scotland (Edimburgh) sous le numéro d’inventaire P 5306

[iii] Planche LXXXII.