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La statue de la Vierge à l'Enfant dite Notre-Dame-du-Loc (Saint-Avé)

Ces oeuvres venues d'ailleurs

Chaque semaine, découvrez une nouvelle œuvre d’art, conservée dans l’une des nombreuses églises et chapelles du Morbihan. Ces œuvres ont pour point commun d’avoir été réalisées outre-Bretagne et d’être des commandes prestigieuses de grands commanditaires à des ateliers d’artistes parfois lointains. Venues souvent par navires, ces œuvres témoignent de l’ouverture artistique de la Bretagne du XIIIe au XVIIIe siècle.

La statue de la Vierge à l’Enfant dite Notre-Dame-du-Loc (Saint-Avé)

La chapelle de Notre-Dame-du-Loc, dite du Bourg d’Embas à Saint-Avé, offre un contraste assez saisissant entre son architecture extérieure assez sobre et un décor intérieur très riche, composé de sablières sculptées et d’un mobilier de grande qualité, dont la statue de la Vierge à l’Enfant dite Notre-Dame du Loc. Cet édifice, en croix latine, est construit de 1475 à 1494, par deux recteurs successifs de la paroisse de Saint-Avé, Olivier de Peillac (1475-1488), puis André de Coëtlagat (1488-1504). Cette chronologie est établie par deux inscriptions sur les sablières de la chapelle, dans le chœur et la nef. Olivier de Peillac, également chanoine de la collégiale de Guérande, est sans doute à l’origine du chœur et des bras de transept, tandis que son successeur achève l’édifice par la réalisation de la nef.

 

À gauche, statue de Notre-Dame-du-Loc, chapelle de Notre-Dame-du-Loc, Saint-Avé. © Département du Morbihan.
À droite, Vierge à l’Enfant d’Albiac, Albiac © L. Balsan, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, Paris.

La statue de la Vierge à l’Enfant dite Notre-Dame-du-Loc mesure près d’1,80 mètre et a été réalisée dans un calcaire de la région de Saumur[1]. Si le matériau nous renvoie a priori au Val de Loire, l’œuvre est clairement influencée par les productions flamandes, notamment de Malines ou du Brabant. Le thème de l’Enfant à la lecture avec la Vierge, déjà traité par Jan Van Eyck[2], se développe dans ce dernier quart du xve siècle dans cette région, avec des variations allant d’une Vierge en majesté offrant le livre à son fils à des compositions proches de celle de Saint-Avé[3], comme la Vierge debout partageant la lecture avec Jésus, âgé de quelques années[4]. C’est notamment le cas pour une statue conservée aux Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles[5], qui offre plusieurs similitudes avec celle de Saint-Avé : traitement identique des cheveux tombant sur les épaules, vêtements similaires pour Jésus aux pieds nus, grand fermail pour le manteau et qualité du traitement des plis, moins anguleux que sur des œuvres contemporaines en bois. Toutefois, le visage de la statue de Bruxelles est différent, car plus ovale. À Saint-Avé, le visage est plus proche d’une seconde œuvre, en tilleul et plus petite (1,10 mètre), conservée dans l’église Notre-Dame d’Albiac (Aveyron), qui a également des caractéristiques très proches de la nôtre. Elle semble avoir été sculptée vers 1480 par un atelier du Hainaut ou de Clèves[6]. Jésus, assis sur le bras gauche de sa mère, regarde le livre ouvert qu’elle tient dans son autre main. La Vierge est vêtue d’un ample manteau et ses cheveux longs et ondulés sont ceints par une couronne assez simple, identique à celle du Loc. Si les plis opulents et cassés du manteau diffèrent, le visage de la Vierge est également un peu anguleux et grave, le regard posé sur le livre. Jésus, à la chevelure frisée, est aussi vêtu d’une robe.

La restauration de la statue de la chapelle du Loc a révélé une qualité supérieure de réalisation : galons avec godrons et perles sur le bord du manteau, orifices permettant d’y placer sans doute des cabochons de verres de couleur, dorure de la chevelure finement sculptée tombant sur les épaules, décor soigné du béguin et de la robe de l’Enfant. L’œuvre pourrait être brabançonne, sauf si la provenance du Val de Loire est confirmée par une nouvelle analyse pétrographique. Quelle que soit l’origine exacte, la qualité d’exécution de cet ensemble atteste d’une réalisation par un atelier au fait des influences et des thèmes artistiques majeurs de cette fin du xve siècle. La commande pourrait émaner de Jean IV de Rieux, maréchal de Bretagne sous le duc François II. Tuteur de sa fille Anne au décès de ce dernier, il est ensuite proche du roi Charles VIII et témoin de son mariage avec la duchesse. Il le suit lors des premières guerres d’Italie et est aussi proche de son successeur, Louis XII, dont il est le chambellan. Héritier du domaine de Largoët au décès de sa première épouse en 1480, Jean de Rieux refaçonne ses châteaux d’Elven et de Rochefort-en-Terre. Par son rang et sa qualité de seigneur prééminencier de la chapelle, il dispose des moyens financiers et des relais nécessaires pour une telle commande. Celle-ci aurait pu être passée par des intermédiaires en relation avec un atelier flamand ou directement par Jean IV à des sculpteurs du Val de Loire, comme ceux ayant travaillé aux « ymages » de la chapelle Saint-Hubert au château de Chinon, résidence de Charles VIII et d’Anne de Bretagne. Jusqu’aux travaux de 1913, cette statue était placée sur un massif sous la maîtresse-vitre, au-dessus de l’autel en bois.

 


[1] Analyse du laboratoire de recherches des monuments historiques réalisée en 1998, à l’occasion de la restauration de cette statue, monument historique depuis 1922.

[2] Vierge à l’Enfant lisant ou Vierge d'Ince hall, huile sur panneau, daté d'après 1433, conservé à la National Gallery of Victoria, à Melbourne en Australie.

[3] Statue datée vers 1490-1500 conservée à l’église Saint-Gery de Braines-le-Comte.

[4] La robe et le bonnet portés par Jésus dans la composition de Saint-Avé ne sont pas ceux d’un nouveau-né, mais d’un enfant âgé de quelques années. Cette tenue est à rapprocher du tableau réalisé en 1499 par le peintre Vittore Carpaccio illustrant La Vierge priant devant Jésus lisant et saint Jean Baptiste.

[5] Œuvre inventoriée 2542, datée vers 1480.

[6] Baudoin, Jacques, La sculpture flamboyante en Rouergue, Languedoc, Éditions Créer, 2003, 382 p., ici p. 314-315.